Comment retrouver des marges de manoeuvre dans l’ingénierie territoriale en milieu rural ?

Comment retrouver des marges de manœuvre dans l’ingénierie territoriale.

2017
4 min de lecture

par Pierre-François Bernard

ecce terra - retrouver des marges de manoeuvre dans l'ingénierie territoriale

Crédit : Cap Rural | http://www.caprural.org

Interview parue dans la revue Regards Croisés n°10

Tout en soulignant le rôle des agents de développement local dans la vie des espaces ruraux et périurbains, Regards croisés a mis en évidence l’impact des évolutions territoriales en cours sur leur activité. C’est notamment le cas de la place du rural dans la recomposition territoriale ou l’émergence d’initiatives citoyennes et entrepreneuriales.

Mais si le contexte institutionnel change, les besoins et les aspirations des habitants sont toujours là, prenant d’autres voies, faisant émerger de nouveaux acteurs qui se passent volontiers des dispositifs traditionnels. Tout indique que l’énergie des territoires ne faiblit pas et que le développement local « se réinvente » là où on ne l’attendait pas, sous des formes inédites qui ne demandent peut-être qu’à être soutenues pour gagner en efficacité et en pérennité. Sans doute y a-t-il ici, pour les professionnels du développement, une « matière » à travailler et, surtout, des marges de manœuvre à retrouver.

Comment appréhender les initiatives privées qui émergent dans les territoires et se déploient, souvent, hors de tout dispositif public existant  ? Pour répondre à cette question, il faut prôner le décloisonnement.

Experts en coin : organiser l’ingénierie territoriale pour accompagner les initiatives

À Cap Rural, nous observons depuis quelques années la montée en puissance d’initiatives privées pour créer des activités ou des services à la population. Partagez-vous également ce constat ?

Je ne sais pas si cela marque un changement, car j’ai peu travaillé dans le développement local auparavant, mais je me reconnais tout à fait dans ce que vous décrivez : ce dynamisme, cette volonté de se regrouper tout en étant d’horizons différents, cette capacité de s’emparer des problématiques, de manière ponctuelle ou pérenne, qui concernent les habitants, etc. Je l’analyse comme un abandon, ou en tout cas comme la non-capacité depuis trente ans d’un État centralisé de gérer tout ce qui relève de l’intérêt général. Les différentes crises – économique, environnementale, démocratique, etc. – ont sapé cette légitimité de l’État et ont réveillé chez les gens l’envie de s’engager. Localement, en confiance, ils se disent : pourquoi ne pas tester nous-mêmes ?

La dimension économique est-elle la seule motivation de ces démarches ?

Même si je suis très attaché à la création d’activités économiques, je ne pense pas que la recherche d’un revenu individuel soit la principale motivation. Il y a pas mal d’altruisme dans ces démarches. Il y a une envie, non plus de répartir la richesse comme on l’a fait après la Seconde Guerre mondiale, mais de créer de la richesse qui est aussi sociale et humaine. Si notre système avait répondu aux attentes, je ne suis pas sûr que les gens se seraient pris en main pour apporter eux-mêmes les réponses aux questions sur lesquelles ils travaillent aujourd’hui. C’est bien cette non-réponse à des besoins qui les fait réagir. Ils s’interrogent aussi sur la faculté des technosciences à être sources de bonheur et de progrès.

Quel est le profil de ces nouveaux entrepreneurs ?

Je ne pense pas qu’il y ait un profil spécifique. Il y a peut-être une dimension d’entrepreneuriat social, mais ce sont surtout des personnes attachées à leur territoire, qui ont envie de proposer des choses différentes et d’être dans le concret. Sans parler de démarche « alternative », le terme pouvant être connoté, leur engagement est un acte politique. Ils veulent ré-encastrer l’économie dans le territoire. Ils ont aussi envie de réussir avec les autres et non pas tout seuls. Nous assistons à une re-territorialisation de l’intérêt général autour de communautés de projets qui s’emparent de ces questions et qui essayent de trouver des réponses. Ces communautés se structurent, travaillent avec militantisme et expertise, mobilisent des réseaux différents qui amènent des choses différentes, mais cela crée de nouveaux communs. Cette confrontation est source d’enrichissement et rend possible ce qui n’était pas envisageable avant. Il y a chez ces gens une capacité à se laisser enrichir par l’extérieur.

Comment s’organisent-ils ?

Bonne question… Je reviens sur la notion de communauté ou d’entrepreneuriat collectif. Il y a peut-être aujourd’hui une crainte de l’entrepreneuriat individuel, et le fait d’être à plusieurs permet sans doute de se rassurer. Cette notion de groupe, avec des origines et des statuts différents, est à mon avis intéressante. Il y a aussi une forte volonté d’enrichissement par l’essaimage ou par l’envie de voir ce qui existe ailleurs. Dupliquer, essaimer de pair à pair est important et, grâce aux nouvelles technologies, le territoire devient un laboratoire où l’on peut expérimenter des choses. Les premières initiatives se font naturellement dans le secteur associatif ou informel, avec les seuls réseaux existants. C’est avec le changement d’échelle et la croissance de l’activité qu’un appui peut être nécessaire.

Les collectivités locales et les agents de développement ont-ils un rôle à jouer ?

Les collectivités doivent changer d’attitude, car elles ne peuvent plus tout faire comme avant. Il faut déconstruire le rôle de l’élu, non seulement parce qu’il y a de moins en moins d’argent public, mais surtout parce qu’il doit laisser sa position d’ordonnateur pour celle de facilitateur. Lorsque tout passait par l’élu, les agents de développement avaient une légitimité. Aujourd’hui, ces agents se retrouvent en présence de personnes qui font de la politique, parce qu’elles servent l’intérêt général, mais d’une autre manière. Du coup, ils ne savent pas où se situer, et se sentent peut-être dépossédés de leur fonction de repérage des besoins. Mais je pense qu’ils peuvent être facilitateurs, « décloisonneurs », ce qui implique que l’élu prenne le risque d’appuyer ces nouveaux entrepreneurs pour leur donner une légitimité.

Une fois que ces derniers ont identifié un besoin, ils peuvent être aidés pour passer de l’idée à sa qualification, pour monter le modèle économique et, ensuite, lancer l’activité. Mais il ne faut surtout pas que la collectivité cherche à contrôler ces initiatives. Le territoire n’appartient à personne, c’est une copropriété.

Que représentent ces démarches ? En sont-elles toujours à un stade confidentiel ?

Il me semble qu’il y a un mouvement de fond. De plus en plus de collectivités et d’institutions s’interrogent sur la manière de favoriser l’émergence de ces nouvelles formes d’économie entrepreneuriale. Il n’y a pas de territoire sans ressources, mais il y a des territoires à mobiliser. Il faut les aider à monter en compétences et à devenir matures pour que, à côté des élus et de leur programme politique, une ingénierie d’accompagnement soit en capacité de faire sortir des projets. De la même manière que, dans l’industrie, un nouveau produit est précédé par une phase de R & D technologique, il faut structurer les territoires pour faire de la R & D territoriale.

Interview de Pierre-François Bernard, consultant en projets innovants et dynamiques territoriales au sein de la coopérative Oxalis et président de Franche-Comté Active, membre du réseau national France Active. Ce réseau est le premier financeur de l’économie sociale et solidaire en France et œuvre en faveur de la création d’activités. L’association franc-comtoise a notamment mis en place le dispositif « Émergence », qui aide les collectivités à identifier les besoins et à faire émerger des projets d’entrepreneuriat territorial. Les porteurs peuvent ensuite être soutenus lors du lancement de l’activité grâce à l’appui d’un fonds de confiance.

Les marges de manœuvre de l’ingénierie territoriale.