Où est passée la grande échelle ? Le dépassement d’échelle dans les projets de territoire.

2017
11 min de lecture

par Pierre-François Bernard

ecce terra - où est passée la grand échelle ?

Crédit : Groupe ruralité, éducation et politique (GREP) | http://www.revuepour.fr

Article paru dans la revue POUR n°228

L’appartenance est aujourd’hui en pleine redéfinition dans les campagnes où la stabilité des hommes et des territoires constituait traditionnellement un socle de définition. Les évolutions sociétales et politiques dans un monde en urbanisation accélérée ont totalement changé les formes d’ancrage.

D’une part, les mobilités ont transformé les modes d’habiter, soit les rapports au territoire. Quand la multiappartenance devient un phénomène général, en évolution permanente, qu’est-ce qu’appartenir aujourd’hui à un territoire rural ? À ce premier brouillage s’ajoutent les réorganisations territoriales qui, depuis près de vingt ans, ne cessent de modifier les contours politiques des appartenances rurales, multipliant les regroupements et privilégiant les logiques de projet. Peut-on encore parler de territoire rural ? Quels sont désormais les liens entre territoire et appartenance ? Comment les acteurs s’adaptent-ils à cette nouvelle donne territoriale ?

Dans un contexte de globalisation on observe des phénomènes de co-construction territoriale avec l’apparition de nouvelles proximités vécues à l’intérieur de frontières administratives ou sur des bassins de vie plus lâches. Il y a toutefois lieu de s’interroger sur la genèse de ces nouveaux territoires qui soit, répondent à une demande de protection d’identités, soit sont porteurs de nouvelles formes d’activités économiques (ou les deux à la fois dans des démarches de labellisation notamment agro-alimentaires). Au-delà de leurs logiques locales, ces expériences s’appuient aussi souvent sur d’autres territoires plus grands pour un changement d’échelle, pour développer un sens politique, faisant apparaître alors un nouveau défi. L’élargissement à plus vaste et plus grand permet sans doute de dépasser le territoire d’identité, nécessaire à une reconsidération de l’individu pour lui offrir un espace à la fois de confrontation et d’interrogation mais aussi capable de révéler un appel au large, une ouverture faisant sens.

Mais de quelles proximités parle-t-on, à quelles échelles fait-on référence dans le fonctionnement des personnes, des collectivités et des associations notamment, dans le monde rural ?

Des projets de territoire tissés dans l’entre-soi ou le triomphe du local

Nombre de projets locaux s’inscrivent dans des territoires délimités où les frontières permettent de valoriser une identité, comme si les contraintes de ressources créaient une nécessité de réussite dans un certain entre soi.

Ainsi, la filière d’excellence Comté tire son succès d’un cahier des charges qui, dans son évolution, a d’abord délimité une zone, et a permis d’identifier les lieux historiques de sa production. On a observé, parallèlement au succès grandissant de l’AOC, un lent mouvement de reconversion des unités de transformation, de la production d’Emmental vers celle du Comté avec la création progressive d’une culture commune de la gestion collective sur cette zone, créée à partir d’enquêtes et formalisée par un décret. Une fois le terroir délimité, un cahier des charges en régulière évolution, un plan de campagne (spécificité juridique étendue auprès des pouvoirs publics permettant de gérer les quantités mises sur le marché au regard de la qualité des produits), et un système de mercuriales servant de base pour le paiement des fromages à la production ont été créés et animés. Bref, un mouvement s’est enclenché grâce à une gestion collective exceptionnelle du bien commun.

À l’intérieur de cette zone définie par les limites communales, la dynamique s’est de plus appuyée sur les fruitières dont l’origine remonte au XIIIe siècle. La fruitière est historiquement le résultat d’association de voisins et « faire fruitière » devenait alors un acte de société où les hommes et les femmes structuraient leur communauté villageoise. Le cahier des charges du Comté a ainsi tenté de s’appuyer sur cette force en introduisant la notion de rayon de collecte de 25 km. Cette nécessaire atomisation de la production a permis de structurer le paysage fromager de la Franche Comté en maintenant un nombre important de fruitières sur le territoire. Cette échelle de travail unique en France a permis selon certains de garder « des outils à taille humaine, à gouvernance associative » [1].

L’échelle de la zone AOP et de son rayon de collecte est indéniablement un double étalon permettant de passer d’un cahier des charges à un cahier des ressources ou cahier des chances.

Une commune nouvelle se dessine aujourd’hui à une échelle relativement comparable, épousant le territoire d’un EPCI [2] et regroupant 1 500 habitants sur 55 km². Situées à quelque 750 m d’altitude, approximativement entre Besançon et Pontarlier (Doubs), les communes d’Athose, Chasnans, Hautepierre-le-châtelet, Nods, Rantechaux, Vanclans, ont formé la Communauté de Communes des Premiers Sapins en 1997. Si l’objectif premier était de conserver sur le territoire une entreprise en créant une zone artisanale, la communauté s’est, au fil du temps, enrichie et a structuré son territoire : groupe scolaire et maison médicale. Elle a progressivement amélioré son coefficient d’intégration fiscale au fur et à mesure de ses prises de compétences et a développé par ailleurs de solides habitudes de travail en commun à travers notamment le secrétariat intercommunal.

Par ailleurs, la proximité géographique, sociale, culturelle, professionnelle, institutionnelle et personnelle a conduit les habitants à se retrouver régulièrement au sein des mêmes associations, lors de la même fête inter-villageoise, à participer et à travailler à la mise en œuvre des projets de développement, à partager les mêmes équipements culturels et sportifs.

En 2015, la loi NOTRe [3] menace très fortement l’existence de l’EPCI. N’étant pas persuadés de réussir à convaincre des communes voisines de rejoindre les Premiers Sapins pour atteindre le seuil démographique fatidique, ni persuadés que ce changement d’échelle ne casserait pas la dynamique créée depuis près de 20 ans, les élus ont rapidement compris que leur salut passait plus sûrement par la création d’une commune nouvelle permettant la protection de l’acquis et le maintien d’une fiscalité de territoire, afin de construire l’avenir à travers un projet territorial.

De ce fait un travail s’est élaboré en 2015 de manière à faire valider cette nouvelle structure par les 6 communes historiques. La décision a été prise à l’unanimité des 6 villages mais seul un d’entre eux a reçu l’unanimité de ses conseillers (47 oui sur 59 conseillers répartis dans 6 conseils). Même si le sujet était tabou au début, « on aurait dû le faire depuis longtemps » est souvent la phrase la plus entendue par les anciens conseillers communautaires.

Aujourd’hui commence le début du douloureux exercice de la démocratie, dans le respect d’un calendrier qui n’a sans doute pas permis de passer par toutes les formes de participations envisageables (notamment en termes de sollicitation de la population) mais qui interroge aussi sur les formes d’exercice dans ce nouveau périmètre. Quel fonctionnement pour un conseil municipal qui devient la somme des élus de l’ensemble des conseils municipaux des 6 communes, passant ainsi d’un nombre moyen de 9 élus par village à 59 ? C’est sans doute au-delà des projets de développement à gérer et des aspects pittoresques à régler (changement des noms de rue en doublon par exemple), le principal enjeu de cette phase de transition qui se terminera en 2020 par les nouvelles élections avec 23 membres pour le futur conseil municipal et l’apparition du scrutin de liste, inconnu à l’heure actuelle dans nos villages.

Au-delà des frontières administratives que les hommes savent s’imposer sur un territoire, et qui permettent de créer une dynamique en s’appuyant sur une relative concordance des acteurs, la proximité n’a pas besoin de frontière bien définie. Au contraire, pour que le lien se fasse, les valeurs partagées autour de projets prennent souvent le pas sur les critères géographiques, ce qui dessine des échelles variables pour des bassins de vie à délimitation floue.

Des projets de territoire à des échelles plus vastes

Une façon particulière de considérer l’échelle de projet peut ainsi s’observer à partir de l’expérience locavore portée par l’entreprise Solivers et Rhénamap en Alsace. Solivers est une entreprise apprenante auprès de publics à besoins spécifiques sous statut SCIC [4] localisée dans le Bas Rhin ; elle possède une expérience autour des métiers de bouche, de la restauration rapide et de l’activité de traiteur en événementiel (600 repas jour). Rhénamap anime quant à elle un regroupement d’Associations pour le maintien de l’agriculture paysanne (AMAP) dans le Haut Rhin, qui fédère 1 100 familles avec l’animation de 10 lieux de distribution et porte un projet de développement économique et citoyen visant à ouvrir de nouveaux services afin de créer de nouveaux débouchés pérennes.

Le projet locavore permet aux acteurs, notamment de l’Économie sociale et solidaire, de s’impliquer au sein d’un PTCE [6] pour mutualiser leurs réflexions et leurs moyens autour de ces deux pilotes. Ce pôle entend structurer l’ensemble des acteurs pour créer un système agricole et alimentaire alsacien territorialisé.

Au vu des enjeux agro-écologiques, économiques et démographiques, la dimension infrarégionale n’a pas été retenue pour ce PTCE. En effet le terrain privilégié d’une filière locavore est un bassin de 1 à 5 millions d’habitants avec des agglomérations d’au moins 500 000 habitants. Le champ d’action de ce PTCE sera donc l’Alsace en termes de consommation et de distribution avec deux pôles producteurs et transformateurs complémentaires, et moteurs dans la démarche.

La définition du local varie donc selon la perception des acteurs et selon les territoires. C’est pourquoi sa définition est à la fois dynamique et pragmatique. Pragmatique car elle doit tenir compte de la densité des producteurs sur la zone donnée dans une expérience agricole ainsi que du coût écologique du transport. Dynamique car les zones géographiques de production correspondent de plus en plus aux zones géographiques d’achat à mesure que la démarche locavore se densifie, favorisant ainsi le maillage du territoire par les acteurs locavores. Il s’agit donc dans cette démarche de réussir une « massification de l’atomisation » selon la formule de Frédéric Schwab, Président de Rhénamap, permettant au fur et à mesure du développement de réduire l’échelle de travail grâce à des coopérations naissantes.

Questions d’échelle ou questions de projets et d’acteurs ?

La variabilité des échelles de vie s’observe également dans l’expérience du Clus’ter Jura porté par Juratri à Lons le Saunier (SCOP d’insertion) ou du programme Émergence porté par Franche Comté Active qui sont deux expérimentations s’appuyant sur l’expression des besoins locaux pour créer de l’activité (respectivement aux échelles départementale et régionale).

De manière générale, les solutions proposées jusqu’alors n’ont pas toutes réussi à créer de l’activité économique ou n’ont pas convaincu, et il paraît lucide dans ce contexte de globalisation de se demander si de nouvelles propositions plus locales à l’échelle des EPCI permettraient de dépasser ce manque de résultat. Le territoire redevient alors, dans cette volonté de changement de méthode, une dimension qui rassure et qui prend à nouveau toute son importance. Le territoire est un bien commun qui se redécouvre et chacune de ses parties prenantes, association, entreprise, citoyens, dans un contexte de crise, tente concrètement à la hauteur de ses moyens d’agir localement, faisant apparaître une multitude d’initiatives et une communauté naissante. Face à la complexité des problématiques souvent d’intérêt général, les territoires deviennent donc des espaces privilégiés de construction de nouvelles alliances qui permettent d’imaginer des réponses collectives à des besoins non couverts. C’est une mutation des modèles de développement.

Cela suppose, dans les méthodes d’accompagnement spécifique, une grande réactivité et une connaissance fine des spécificités locales des nouvelles attentes des habitants. Cela nécessite aussi de travailler en proximité et de mettre en lien des acteurs qui, agissant sur un même territoire, n’ont pourtant pas l’occasion de se rencontrer sur des opportunités qu’ils n’imaginent pas. Car l’une des barrières à l’innovation dans les territoires à faible densité vient de la difficulté à identifier et faire exprimer les idées latentes par les habitants, les acteurs économiques, associatifs ou publics, et à mettre en relation les bonnes personnes au bon moment.

C’est donc cette perspective de repenser le développement économique endogène avec de nouvelles méthodes d’accompagnement qui détermine l’échelle d’intervention. Les projets d’émergence d’un garage solidaire, de relance de la consigne de verre sur un vignoble AOP, de développement d’une ressourcerie, dessineront un territoire dont la taille sera calibrée par les partenaires qui accompagnent le projet en s’appuyant sur les bassins de vie ou d’attractivité qui traversent les cartes administratives.

L’émergence de territoires, clairement délimités ou non comme nous venons de le voir, nourrit et se nourrit de la reconsidération de l’individu dans son lieu de vie et d’implication. C’est cette expérience qui permet de créer une identité territoriale, un sentiment d’appartenance partagé qui rassure par la dynamique engendrée face à la complexification croissante du monde environnant.

Savoir changer d’échelle : une nécessité

Les territoires délimités, qui ont permis de construire une identité et un projet commun avec des règles spécifiques n’ont réussi à se maintenir ou ne le réussiront que s’ils savent se mettre en lien et se projeter avec d’autres territoires qui les dépassent et qui leur donnent leur raison d’être. C’est la question du changement d’échelle.

Historiquement, le territoire de consommation du Comté se superposait à celui de la production. Mais on a observé au fur et à mesure une dé-régionalisation de la consommation du Comté qui est devenue nationale puis internationale. L’apparition de grands groupes nationaux dans la transformation a permis avec l’apparition de nouvelles formes de commercialisation (libre-service, râpé…) de séduire de nouveaux consommateurs. Il est intéressant de constater que ce changement d’échelle est venu soutenir la réussite du Comté en lui offrant un terrain de jeu plus ambitieux permettant de valoriser la richesse créée sur le territoire mais aussi en opérant un glissement progressif et substantiel des critères de différenciation du produit de l’amont vers l’aval. Il y a lieu de s’interroger sur la capacité de cette même zone de production, dans le respect du cahier des charges actuel, à soutenir une demande croissante et élargie à de nouveaux pays émergents à forte classe moyenne.

L’analyse est la même avec la commune nouvelle qui, si elle a su protéger sa forte identité historique, culturelle et de vie depuis plus de 20 ans, n’a pu porter un projet de développement qu’en se projetant sur des territoires à plus grande échelle permettant d’affirmer d’autant mieux sa propre différence. Ainsi le projet de la maison médicale de Nods a nécessité le concours et la coopération de 5 échelons administratifs (du Pays à l’Europe), permettant sur un budget de 1 million d’euros de bénéficier de près de 50 % de concours financiers. Cette expérience invite à l’agrandissement d’échelle et à la porosité des frontières pour laisser transpirer le projet et lui permettre de prendre une ampleur à la hauteur de l’ambition de ses porteurs.

Enfin une autre façon de changer d’échelle est sans doute de faire mouvement. Le CMR est un mouvement d’éducation populaire à dimension nationale regroupant plus de 10 000 membres réunis en équipes, qui s’appuie sur l’engagement de ses membres dans la voie associative, citoyenne et syndicale et qui leur offre, à l’échelle de l’équipe, un espace de convivialité et de relecture du sens de ces engagements. Ces équipes sont elles-mêmes regroupées en fédérations départementales qui, associées les unes aux autres, forment le CMR, mouvement national.

Les initiatives portées par les acteurs des équipes sont des actions menées en général avec une grande implication et qui engagent leurs auteurs à part entière dans une recherche de sens et une soif de transformation forte. Malgré tout, la visibilité de l’ensemble de ces initiatives n’a de valeur que portée par un mouvement qui permet de les fédérer, de leur donner de la visibilité et qui facilite aussi une mutualisation avec échanges d’expériences et transferts de pratiques. La revue nationale (Chamaré), les journées fédérales, la question récurrente de la régionalisation, la tenue d’un congrès quinquennal sont ainsi des occasions de partager une proximité réelle de militants. Le « faire mouvement » est ainsi un moyen approprié pour un changement d’échelle favorisant à la fois le sentiment d’appartenance et la lisibilité externe.

En conclusion, il est sans doute nécessaire de relier les projets et initiatives de territoire à des causes, à des représentations ou à d’autres territoires qui les dépassent. Cela permet à ces échelles de bienveillance d’accroître leur légitimité mais aussi de participer à une réappropriation des mécanismes qui nous entourent et, de manière très humble, à l’apport d’éléments de sens que, tout un chacun, nous recherchons.

L’activité humaine construit l’échelle jugée la plus pertinente pour un projet, mais la création de sens impose ensuite un changement d’échelle fécond. Dans l’ingénierie territoriale, nous sommes confrontés de manière régulière à cette recherche indispensable en développant, à la loupe et au périscope, à la fois de la vision et de la créativité, de la capacité à créer du lien et à initier, modelant ainsi sur les territoires un métier renouvelé : révélateur d’échelles.

[1] Alain Mélo. Fruitières comtoises, de l’association villageoise au système productif localisé. 2012.
[2] Établissement public de coopération intercommunale.
[3] Loi portant sur la Nouvelle organisation territoriale de la République.
[4] Société coopérative d’intérêt collectif.
[5] Pôle territorial de coopération économique.

Le changement d’échelle dans les projets de territoire.